La première fois, ce n’était qu’un essai, une tentative de mon corps. Mon corps, suivant le schéma, a pris en compte la génétique et les hormones, et il a fait son boulot. Au début, ce n’était pas une adolescence car j’étais trop jeune dans ma tête. Je n’étais pas mûr socialement, je n’étais d’ailleurs pas bien sociable, pas bien sociabilisé. Je tentais beaucoup de choses mais ça ne fonctionnait pas bien.

J’ai déjà eu une adolescence, il paraît

Ensuite, ce n’était pas non plus une adolescence, car j’étais trop vieux. J’ai toujours été à la fois tout petit et très vieux dans ma tête, entre des idées de vieux con et l’émerveillement du gamin. Et puis ça a dérapé, quelque chose n’a pas été dans le bon sens.

Je savais que j’allais devenir grand. Je n’avais rien contre devenir adulte, je me disais que je verrais plus tard mais je ne comprenais pas Peter Pan. Je ne voyais pas en quoi devenir grand pouvait être une entrave à quoi que ce soit – et entre nous, je ne vois toujours pas, quand je dis « je suis trop vieux pour ces conneries » je ne parle que du physique, on n’est jamais trop vieux mentalement pour quoi que ce soit, surtout pas culturel. Je lisais Picsou et mes histoires préférées étaient dessinées par deux adultes, un gars qui avait l’âge d’être mon arrière-grand-père (Carl Barks) et un type qui avait largement l’âge d’être mon père (Don Rosa). Collectionnant et/ou peignant les canards. Ca me paraissait pas trop mal d’être grand. De toute façon je serais prof, je serais même documentaliste, et j’aiderais les autres en leur prêtant des livres, car pour moi le partage était écrit et les livres pouvaient sauver, ça me sauvait bien moi de la solitude après tout. Depuis j’ai partagé de belles choses non écrites et Elle le sait, mais un paquet de belles choses pour moi furent écrites, et j’accorde à l’écrit un statut particulier, quel que soit le support.

Mais quelque chose a dérapé,

…car je suis devenu adulte trop vite, et puis pas dans le bon sens. Je savais que j’allais devenir grand, mais pas que j’allais devenir grande. J’utilisais le féminin comme on utilise le français en France, c’est-à-dire par habitude et sans y réfléchir pour la majorité d’entre nous. Je n’y mettais pas de sens. J’aimais des trucs « de fille », revendiqués comme trucs de fille sans y mettre non plus d’idée profonde derrière, et j’aimais plein de trucs « de garçon » aussi, revendiqués comme à moi sans que ça n’ait de sens non plus. Ca n’a aucun sens de toute façon et je rêve d’une société où on porterait les mêmes trucs avec indifférence parce que cette histoire de genre dessert tout le monde, sauf les connards qui en profitent et les gros teubés avec leurs banderoles sincèrement persuadés que l’humain est différent de l’animal et que le bébé mâle doit être en bleu et que la femme doit garder son statut de femme-tu-vois. Et surtout, surtout un truc m’agace dans les récits de personnes trans : cette insistance récurrente sur « non mais j’ai joué aux poupées » chez les mtf et sur les « non mais tu vois j’aimais pas les robes » chez les ftm. Arrêtez de nous saouler avec ça, ça n’est pas lié. Du tout. Vous vous sentez femme, vous pouvez aimer rouler très vite dans une bagnole dont vous maîtriserez les moindres pièces. Vous vous sentez homme, vous pouvez aimer d’amour la texture des robes et même en porter si ça vous chante. J’en connais, ce n’est pas sale, c’est comme les fleurs.

A ce moment-là mon corps a néanmoins commencé à me signifier que j’étais un individu femelle et la société a commencé à me signifier que j’avais un rôle de femme à jouer. Mais j’ai jamais rien demandé. Quand on m’a laissé le choix, j’étais un garçon, parce que si on devait vraiment choisir, alors je n’étais pas une fille. Je n’étais pas une fille non plus, j’étais a-genre, comme les anges. Ils me fascinaient : ils n’avaient pas de sexe et ils flottaient et tout le monde les aimait quand même, et surtout leur foutait la paix sans regarder sous leur drap. Le KIFF.

– Et là Spotify vient de me balancer Modern Talking – Cheri Cheri Lady et je me tape un petit kiff mental aussi, à danser dans ma tête sur un truc improbable.

Je n’ai jamais détesté l’idée d’un corps féminin, je trouvais même ça plutôt joli, j’essayais de me convaincre de toute force que c’était plus joli et que je devrais être bien content d’avoir été doté d’un corps potentiellement joli. Je me disais aussi que le corps masculin était moche. Bref, je n’ai cessé d’alterner les moments où ça m’allait d’être une fille et les moments où je me disais que ça clochait, que ça n’était pas cohérent, que j’avais vraiment rien demandé et que je m’étais fait punir par la nature.

Et puis j’ai commencé à regarder les corps des hommes autrement, après une phase « lesbienne » absolument pas consommée et pour cause : je ne suis pas une femme, et je n’aime pas les femmes physiquement. Esthétiquement, oui, mais pas sexuellement, à supposer que ça ait un sens profond chez moi de toute façon – le club des asexuels, c’est bien ici. A repenser le corps et à comprendre qu’au fond je trouvais le corps masculin très intéressant, à force de le photographier, et de comprendre que, la plupart du temps, quand j’admirais un corps, ce n’était pas dans l’optique de le caresser mais plutôt de me l’approprier. De me mouvoir dans cette carapace-là, parce qu’elle me correspondait mieux. Donc j’ai fini par transitionner. Après l’acceptation, ce qui est curieux pour une adolescence où en général on apprend sur le tas à faire avec. J’ai réfléchi avant, à ce que ça allait être, aux changements, en bien plus de temps qu’on n’en a quand on commence à y penser ado.

Je rattrape l’injustice et je me tape une deuxième adolescence

Autant vous dire tout de suite que se retaper le bordel à quasiment 30 ans n’est pas une partie de plaisir, ne serait-ce que parce que j’ai vraiment l’impression que tout mon entourage me voit super « jeune » mentalement. C’est super curieux. D’abord parce que je me tape mue et boutons et que j’ai dû expliquer tout le bordel à tout le monde et que, selon les gens, c’est courageux ou de l’inconscience. Dans tous les cas, j’ai l’air de ne pas dépasser les 23-25 ans depuis des années et c’est pas vraiment en train de s’arranger. Je pense que quand je passerai je prendrai dix ans d’un coup grâce à la barbe et un air mûr mais, présentement, c’est exactement l’inverse qui se produit.

Je passe mon temps à me demander si je dois reprendre les gens ou laisser courir quand ils me mégenrent et en même temps je sais à quoi je ressemble. Ca me saoule, ça me rappelle la binarité malsaine de cette société, et combien ça m’agace et combien ça n’est pas près de passer et que je ne décolèrerai jamais à ce propos tant ça me révolte. Par contre je serai plus stable quand je serai dans le genre qui me correspond d’apparence. C’est une certitude. Plus calme, pas forcément, plus posé mais pas moins hargneux.

En attendant, c’est le flottement

J’ai commencé à me faire des réflexions sur le flottement à cause de la presse. Jadis je lisais énormément madmoiZelle. Plutôt bien foutu, j’ai grandi avec même si j’avais déjà dépassé la limite d’âge de leur lectorat moyen, et j’apprécie leur manière de traiter les sujets. Je lis toujours le site mais différemment. Déjà parce que je me rends compte que, même sur un média comme ça, la rupture fille-garçon se fait. Evidemment c’est souvent dans une optique de réguler mais néanmoins, on sent quand même que c’est un magazine féminin, tu vois. Et je me retrouve apatride, sans site de ce type. Je ne me reconnais pas dans un truc communautaire, de type FTM magazine, car je ne me définis pas en premier lieu comme trans. J’ai essayé de lire un peu et c’est super, mais je n’ai pas envie toute la journée de me rappeler que je suis trans. Je n’ai aucun problème avec ça, je peux l’expliquer à un médecin ou à un boulanger que je connais bien, je m’en cogne. De toute façon c’est public sur Internet à cause de mon métier alors le choix a été fait. Je ne compte pas dissimuler et le premier qui me fait chier à cause de ça va ramasser. Je ne me reconnais pas non plus dans la presse masculine, pensée de manière tout aussi caricaturale que la presse féminine. Et je me suis juste dit que c’était logique, que ça correspondait bien à l’idée que j’avais, d’être a-genre au fond, de ne pas rentrer dans ce moule et d’avoir envie de l’éclater, d’avoir vraiment été obligé d’y rentrer par défaut, parce que la société fonctionne comme ça. Mais ça m’a filé de l’angoisse.

Plutôt par l’incertitude d’ailleurs, un profond sentiment d’insécurité. Aujourd’hui ça va et quelques cachets ont aidé en fin de semaine dernière, mais le flottement que la transition engendre est particulier. J’avais complètement oublié, depuis ma première adolescence, cette incertitude face à ce à quoi on va ressembler physiquement. J’ai retrouvé des photos de moi jeune, de manière à me confronter aux souvenirs, de faire le point, non sans douleur. J’ai partagé la douleur et elle était moins lourde. J’ai partagé des souvenirs, bons et horribles, et ils sont moins graves. J’ai retrouvé des photos de moi jeune, donc, et je m’y raccrochais comme à une moule à son rocher alors que je sais pertinemment que je n’étais absolument pas heureux et notamment parce que mon physique ne correspondait pas à ce que j’avais dans la tête. Mais j’étais moi, je sais que c’est moi, et ça me rassurait. Je sais pertinemment que je ne pouvais pas continuer comme ça mais j’ai peur alors je me raccroche à une image fausse, avant de réfléchir et de me dire que, à chaque époque examinée en photos, je n’étais pas heureux, sauf vraiment tout petit, quand la différence garçon-fille est négligeable et qu’on ne m’emmerdait pas avec ça. Sans remettre en question la transition (parce que je sais ce que je fais), je me rends compte que je trouille, je me dis que je vais forcément être moche – alors que c’est bon, je me suis toujours trouvé extrêmement moche, même quand je ne l’étais pas. Comme si c’était important. Et j’ai vraiment l’impression d’avoir treize ans. C’est assez horrible finalement. J’ai toujours détesté avoir treize ans. Vivement l’âge mûr.